À la vie, à l’amour

Puisque j’ai reformé un peu le blog pour qu’on s’y retrouve de manière plus simple j’ai décidé d’installer une nouvelle catégorie où je publierais mes bêtises. Pour inaugurer cette nouvelle étiquette je vous propose donc de lire ma nouvelle écrite et publiée sur le site des 24 heures de la nouvelle avec la contrainte imposée dont je parlais hier. J’ai eu de nombreux soucis de mise en page, j’essaierais de les corriger au fur et à mesure quand j’aurais du temps à consacrer à la correction 🙂 Bonne lecture et n’hésitez pas sur les commentaires, j’ai besoin de tout avis, merci d’avance 😀

À la vie, à l’amour

[24 h de la nouvelle 2016 : L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.]

Juliette se lève relativement tard depuis plusieurs semaines ; la société ne peut pas lui en vouloir, la démotivation, le désespoir c’est humain. Cela fait des mois qu’elle tente vainement de retrouver un poste dans son bras de métier. Impossible. Peu importe le poste pour lequel elle se présente, il y a toujours un hic. Bien souvent surqualifiée, elle espère tout de même pouvoir décrocher le job, mais ça ne fonctionne jamais. Elle envoie ses cvs, elle les dépose en main propre au siège des sociétés, elle postule aux offres sur internet, mais toutes ses matinées se ressemblent : peu d’accusés de réception, quelques refus par mail… De temps en temps un entretien s’offre à elle, mais elle se retrouve en concurrence avec une quarantaine de femmes. Beaucoup d’entre elles ont plus d’assurance, demandent un salaire moins élevé, habitent moins loin du lieu de travail, en bref, il y à toujours un hic, alors la société ne peut pas lui en vouloir, depuis quelques semaines, elle n’essaye plus. À trente ans à peine, tout cela ne devrait pas être si dur.

En émergeant tranquillement, elle remue ses orteils dans ses chaussons molletonnés. Sa bouilloire est en train de monter l’eau à ébullition. Elle regarde à travers l’indicateur de volume, les premières bulles commencent à sauter, elle prépare sa boule à thé et le pot de miel et ajoute l’eau bouillante au fond de sa tasse. En guise de petit déjeuner, quelques cuillères de pâte à tartiner au chocolat feront l’affaire. Elle s’affale sur son canapé avec sa tasse qui réchauffe la paume de ses mains. Ses yeux verts se posent sur l’écran de télévision resté éteint en se demandant ce que lui réserve cette journée. Rien de bien fou certainement, il faudrait encore lutter contre l’ennui, d’un autre côté elle y réfléchissait depuis quelques jours, c’était l’occasion ou jamais de prendre du temps pour elle et de s’investir dans des projets qu’elle avait toujours repoussés. Elle rêvait de fabriquer des meubles, de voyager, de se former à la cartomancie… Elle prit l’ordinateur portable qui dormait sur la table basse et décida de vérifier sa boîte mail comme tous les jours, car « on ne sait jamais » lui répétait sa mère chaque fois qu’elle avait sa fille au téléphone et que la conversation versait sur la recherche d’emploi.

« Pôle emploi (servicecandidats@pole-emploi.fr), 14 avril 2016

à Moi (juliette.rina@gmail.com)

Objet : Recrutement exceptionnel

Bonjour, Juliette, vous êtes inscrite sur notre site de Pole-emploi.fr depuis le mois de septembre 2015. Si vous n’avez toujours pas retrouvez d’emploi nous vous conseillons de poster votre Cv en ligne dans la rubrique indiquée. Des documents sont à votre disposition dans votre espace candidat, veuillez les consulter au plus vite.

Dans le cadre d’une sélection particulière, nous vous informons de la possibilité d’obtenir un entretien pour un poste correspondant à vos critères de recherche. Si vous décidez de répondre à cet émail nous ajouterons votre identité à la liste du Recruteur et vous obtiendrez automatiquement un rendez-vous avec Madame Remy, ce jeudi à 13 h, pour une place importante un sein du foyer d’un homme d’affaires. Il ne s’agit pas d’un entretien individuel, mais d’un casting qui durera, exceptionnellement, 24 heures. Le lieu vous sera communiqué par mail à la réception de votre réponse. Préparez-vous en conséquence et faites bonne impression.

Cordialement, Adeline Ronass, votre conseillère pole-emploi. »

Juliette se brûle la langue en prenant une gorgée de thé et repose sa tasse avec soin sur le sous-verre à l’effigie de Batman avant de relire le mail quatre fois d’affilée. Elle n’est pas bien sûre d’avoir compris. Un poste au sein du foyer d’un homme d’affaires ? Est-ce que c’est sérieux ? En quoi ça correspond à ses critères de recherche ? La jeune femme referme l’ordinateur d’un geste brusque et va déposer un vinyle sur la platine héritée de son père. La musique parvenait toujours à adoucir ses humeurs et cette fois n’y fit pas exception. Tracy Chapman diffusait sa voix grave et profonde dans le salon et Juliette dodelinait de la tête en chantonnant aussi juste qu’elle le pouvait, terminant son petit déjeuner.

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Elle sort de la douche et s’observe dans le miroir embué. C’était une belle femme. Ses cheveux bruns ont de grosses boucles qui dansent jusqu’en dessous de sa poitrine. Celle-ci tombait un peu, mais la peau était encore ferme. Ses hanches n’étaient pas si larges que ça et elle sait que pour la quarantaine passée elle n’avait pas à se plaindre. Combien d’amies a-t-elle vu grossir sans limites, combien ont eu des problèmes de peau à n’en plus finir, combien se sont transformées après leurs grossesses ? Mais elle ne se trouvait pas pour autant jolie. Elle n’avait rien de particulier. Plus jeune c’était un canon, mais maintenant son visage était marqué, ses os l’a faisaient souffrir à en pleurer tous les matins et sa valeur ajoutée n’existait plus que dans ses souvenirs. Son mari l’aimait encore et c’était bien le principal se dit-elle en enfilant des sous-vêtements noirs en dentelle. Elle alla fouiller dans sa commode pour trouver un tailleur confortable et se décida pour un ensemble bleu marine plutôt seyant qui mettait sa poitrine en valeur. Elle chaussa ses escarpins de marque malgré les douleurs que cela lui provoquait dernièrement et sans vérifier le contenu de son sac à main quitta son domicile. Des préparatifs importants l’attendaient.

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Juliette vient de répondre au mail de pôle-emploi et passe un coup de téléphone à sa mère, elle a peur d’avoir fait une erreur. Était-ce bien malin de se lancer dans un casting comme celui-là sans savoir pour quoi elle postule ? Où va-t-elle dormir ? Doit-elle apporter des affaires ?

« — Allo ? Ça va man » ?

— Oui et toi princesse ?

— Ça va, j’ai reçu un mail étrange ce matin, je viens d’y répondre là, mais je sais pas dans quoi je m’embarque…

— Je t’entends pas très bien, c’est normal ?

— Mh, je sors de la douche et j’ai encore la serviette enroulée sur mes cheveux alors tu es sur haut-parleur.

— Ah.. Bon… C’est quoi ton histoire de mail ?

— Ma conseillère pole emploi qui me propose un entretien sous forme de casting de vingt-quatre heures, sauf que je ne sais absolument pas en quoi consiste le poste !

— Mais tu es sûre que ce n’est pas une arnaque au moins ? C’est étrange que cela se déroule sur vingt-quatre heures non ?

— J’en sais rien, oui j’ai trouvé ça bizarre aussi, mais je me suis connectée à mon espace candidat et j’avais le même mail dans ma boîte de réception.

— Et tu ne sais pas du tout c’est pour quelle entreprise ou poste ?

— Ils disent que c’est un poste au sein du foyer d’un homme d’affaires. Même la formulation est bizarre non ?

— Non… Non, pas forcément. Regarde toutes les jeunes filles au pair, les secrétaires personnelles, etc, les maîtres d’hôtel et les valets, ça parait venir d’un autre temps dis comme ça, mais ça existe toujours !

— Mais en quoi je serais qualifiée pour l’un ou l’autre de ces postes ?!

— J’en sais rien princesse, c’est peut-être quelque chose de spécifique, tu verras bien, moi je pense qu’il faut tenter. Il y a des opportunités dans la vie qu’il faut savoir saisir, ce sont souvent celles qu’on n’avait même pas pris la peine d’imaginer.

— Mouai… Bah je verrais ça, le rendez-vous est jeudi…

— Tu m’appelleras avant alors ? C’est où ?

— Je dois être à 13 heures Rue de l’Amiral de Coligny.

— Vers le Louvre ?

— Oui, juste à côté, ça doit être de vrais bourgeois.

— T’as pensé que ce serait peut-être des particuliers,  Princesse ?

— Qui passerait par pôle-emploi pour recruter ? Ce serait fou…

— Pas tant que ça, c’est une manière d’accéder aux profils les plus variés non ?

— Moui, bah de toute façon on ne sait ni pour quoi on y va, ni pour qui alors comme ça…

— Écoute tu verras jeudi, je veux ton compte-rendu, ça marche ?

— Oui, oui.
— Je sais que t’es démotivée en ce moment, mais il faut bien continuer d’essayer des choses, sinon tu continueras de larver indéfiniment chez toi et dans quelques mois le chômage va s’arrêter.

— Ça va… Je sais déjà tout ça, c’est bien pour ça que j’ai répondu au mail…

— Bon et sinon Alain, ça va ?

— Je sais pas trop, je crois qu’on est vraiment séparé maintenant, j’ai beau tenter de le joindre, il filtre tous mes appels et messages… Je dois tirer une croix…

— Tu sais, toi même tu me disais que cette relation ne te comblait pas vraiment, je suis pas bien sûre qu’il faille continuer de l’appeler du coup, laisse-le partir…

— T’as raison Man », mais ça fait drôle de se retrouver seule. Enfin bon, je dois passer à la médiathèque avant que ça ferme, faut que je te laisse !

— Ok, file princesse, à jeudi, bisous !

— Bisous Man » ! »

Juliette emporta les livres à rendre et partit à la médiathèque sous la pluie diluvienne qui semblait avoir attendu qu’elle sorte.

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« – Vous allez finir vos missions avant midi ? »

« – Oui, Madame. »

« – Louis ? »

« – Oui, Madame ? »

« – Veillez à ce qu’aucun document personnel ne leur soit accessible pendant leur séjour ici, j’y tiens. »

« – Bien, Madame. Je vérifierais tout cela le matin même. »

« – Merci Louis, je vous laisse, je dois passer en courses, n’oubliez pas de faire un double du trousseau de l’immeuble, la sœur de mon mari en aura besoin. »

« – Bien sûr, Madame, bonne journée. »

Sur cette courte entrevue, Madame Remy quitta l’immeuble haussmannien dans lequel elle vivait et prit un taxi pour rejoindre le cabinet médical vêtu de sa paire de lunettes de soleil la plus gigantesque qu’il soit. Ses rendez-vous réguliers avec un des rhumatologues les plus réputés du tout paris étaient secrets depuis plus d’un an et elle espérait que ça le reste. Le soulagement, bien que momentané, était une vraie bouffée d’oxygène. Elle profitait des bienfaits de ses manipulations à peu près pendant deux heures. Deux heures seulement durant lesquelles ses douleurs se trouvaient plus diffuses et moins intenses. À tel point qu’elle se retrouvait parfois à marcher le long des quais de Seine juste pour le plaisir de la ballade. Tom rentrait samedi et elle espérait récupérer des forces pour l’accueillir. Son voyage d’affaires de trois semaines touchait à sa fin, il ramènerait sûrement plein de souvenirs de Taiwan, un paquet de photos, de cadeaux, et un contrat juteux qui lui ouvraient les portes pour s’exporter en Asie, enfin ! Il serait tellement heureux ! Sa sœur arriverait peu après avec une amie pour profiter de la vie parisienne et revoir son frère qu’elle n’avait pas vu depuis l’année passée.

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Juliette se trouve dans la Rue de l’Amiral de Coligny et observe les bâtiments de loin. Assise sur un banc en pierre blanche sur la Place du Louvre elle ouvre le dernier livre qu’elle a emprunté. Elle aime la ponctualité, mais il faut croire que l’aspect mystérieux de ce casting l’avait quelque peu paniquée, car elle est arrivée une heure et demie trop tôt. Heureusement, elle a pour habitude de ne jamais sortir sans l’équivalent du sac à main de Mary Poppins et elle put profiter d’un Paris ensoleillé. Elle passe un coup de fil à sa mère pour passer le temps et se décide après un petit quart d’heure de continuer sa lecture en terrasse d’une brasserie.

Elle commande une citronnade avec un verre rempli de glaçons, ouvrant à nouveau le roman de Henri David Thoreau « Walden où la vie dans les bois ».

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Tom venait d’arriver et Amandine vit dans ses yeux que rien ne s’était passé comme il l’avait prévu. Il prit quand même sa femme dans ses bras et elle pleura. Il ne comprit pas la raison, mais l’étreinte dura longtemps et il lui fit sentir qu’elle aussi lui avait manqué. Ils s’embrassèrent longuement et il passèrent le reste de la soirée dans leur cuisine aménagée à se raconter leurs dernières semaines en buvant du vin. Taiwan n’était pas si fabuleux qu’il l’avait espéré, ses rencontres avec les investisseurs asiatiques avaient été plus que compliquées et il avait été malade une bonne partie du voyage.

« – À cause de la nourriture, tu veux dire ? » demanda-t-elle avec un air moqueur avant de terminer d’une traite son verre de bordeaux.

« – En partie à cause de la bouffe oui, tu n’imagines pas à quel point certaines découvertes étaient affreuses ! Tes petits plats français m’ont souvent manqué, je peux te l’assurer ! » lui répondit-il en riant.

« – On va se coucher, mon amour ? »

« – Oui, le décalage horaire m’a décalqué j’ai bien besoin de repos… »

Il prit les deux verres en cristal et les déposa dans l’évier en inox étincelant et saisit Amandine par les hanches. Ils allèrent se coucher et s’endormir tendrement enlacés après s’être retrouvés. Avant de sombrer de fatigue, elle pleura un peu, pas longtemps, seulement quelques minutes. Elle renifla pendant que Tom lui caressait la nuque. Il ne comprit pas, mais il chérissait son épouse comme aux premiers jours. Elle avait seulement mal. Mal partout. En secret.

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Juliette vient de laisser de la monnaie en pourboire au serveur de la brasserie et quitte la place du Louvre pour avoir quelques minutes d’avance au lieu de rendez-vous. Plusieurs jeunes femmes sont déjà là. Elle pense que toutes ont été contactées de la même manière, car la plupart semblent stressées et le groupe, de loin, est clairement hétéroclite. Se mélangent en face du plus grand immeuble Haussmannien de la rue quelques filles apprêtées comme pour un entretien d’embauche chez Chanel, et d’autres à l’apparence légèrement moins travaillée et équipées d’un sac à dos, deux sont même venues avec des sacs de couchage. Juliette a hésité. « Préparez-vous en conséquence », le mail disait. La seule chose d’étonnant qu’elle a apportée était sa brosse à dents. Elle n’a pas osé se trimballer avec un sac de couchage vert fuchsia et se dit que finalement c’était peut-être là sa première erreur. Elles patientent en se découvrant les unes les autres et les plus bavardes ont déjà donné leur état civil et moult détails inutiles à des concurrentes. Juliette pense qu’il est fort probable que cette attitude ne leur soit pas bénéfique. Le silence se fit lorsqu’un majordome vint les chercher avec une liste de noms. Il épelle chacun d’entre eux sans commettre d’impairs et il se présente enfin.

« – Je m’appelle Louis, je serais votre référent pour les vingt-quatre heures à venir, si vous rencontrez le moindre problème vous pouvez m’en faire part. Si vous souhaitez quitter l’entretien, vous devrez passer par moi également. Vous allez rencontrer Amandine Remy, elle est à l’origine de cette journée de recrutement et elle vous expliquera tout ce qu’il y a à savoir dès lors que vous serez installées. Veuillez maintenant me suivre mesdemoiselles, pour les vingt-quatre prochaines heures vous ne quitterez pas cet immeuble, sauf si vous êtes exclues ou si vous décidez de partir. »

Il rajusta son nœud papillon avec l’air coincé dedans et se racla la gorge avant de tourner le dos au groupe. Louis s’apprêtait à traverser la route quand une candidate lui demande : « Excusez-moi, pour dormir comment ça va se passer ? »

« – Pas de questions s’il vous plait, Madame Remy vous expliquera ce que vous devrez savoir. » Réponds le majordome sur un ton neutre.

« – Wah, d’accord, sympaaa. » Dis la blondinette vraisemblablement vexée.

Louis ne répond rien, et ne montre aucune émotion qui laisse sous-entendre qu’il prête une quelconque attention à la jeune femme. Il tint la porte ouverte en comptant les jeunes filles à chaque fois que l’une d’elles passait le seuil de l’immeuble. Dix-neuf au total.

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Quelques semaines étaient passées depuis le retour de Tom, qui ne voyait pas d’évolution à l’humeur constamment triste de sa femme. L’incompréhension s’insinuait doucement dans leur relation, comme l’ennui que l’on ne voit pas venir. Pourquoi semblait-elle toujours si mélancolique ? Les larmes s’étaient installées sur le bord de ses yeux verts et ne les quittaient plus. Il n’osait pas lui demander les raisons obscures de sa peine constante, mais il se posait des questions… Sa femme avait passé la quarantaine, il était l’amour de sa vie, et jamais elle n’avait réussi à lui donner un enfant. Était-ce une dépression qui se profilait à l’horizon, était-elle déjà là ? Si oui, était-ce réellement la cause principale ? N’avait-elle pas des soucis dont elle ne lui parlait pas ? Plusieurs jours passèrent ainsi dans le silence, les nons-dits, les on se croise, les à plus tard. Cependant un samedi soir de novembre où il allait s’endormir près d’elle sans avoir encore osé lui demander ce qui n’allait pas, Amandine craqua. Elle pleura toutes les larmes de son corps, allant même jusqu’à en recréer pour les faire sortir, elle tremblait à la limite du concevable et son visage n’était plus celui qu’il avait connu.

– Mon amour… Vas-tu enfin me dire ce qu’il y a ?

— Oh… Oh Tom !

— Je suis là, je le serais toujours tant que je serais celui que tu aimes.

— Bien sûr que… Bien sûr que tu es le seul que j’aime, pourquoi dis-tu ça ?!

— Tu es si souvent triste et distante… Je ne comprends pas pourquoi, je n’ai rien fait, mais tu ne sembles pas vouloir t’éloigner… Alors… Je ne sais pas… Je ne sais rien. Dis-moi juste pourquoi tu es si malheureuse chérie ?

Il lui attrapa une mèche brune avec laquelle il entre ses doigts avant de passer sa main dans sa chevelure bouclée.

— Tom… Tu sais qu’un jour je partirais… Je voudrais juste que tu saches que j’accepterais que tu refasses ta vie. Ce serait légitime…

Elle renifla bruyamment et replongea dans un sanglot sonore lorsqu’il lui tendit la boîte de mouchoir.

— Je ne sais pas ce que tu racontes… C’est évident que je ne referais jamais ma vie, tu es mon amour et rien ne viendra changer cela, tu entends ?

Elle posa ses yeux gonflés et rougis sur les draps froissés du lit. Elle était assise, le dos courbé, les bras ballants, le regard perdu, prostré dans son savoir.

— Tu m’entends Am ? Pourquoi tu me dis ça, j’comprend rien.

— J’AI MAL PARTOUT PUTAIN ! Tu comprends ça ?! J’ai mal… Tellement mal partout…

— Mais… T’as jamais rien dit ? Tu as mal comment, où ? Je comprend pas… Explique-moi…

— Tom…

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Les dix-neuf jeunes filles suivirent Louis jusqu’au deuxième étage où se trouvait le logement de Mr et Mme Remy. Elles furent accueillies par cette dernière dans l’entrée gigantesque qui comportait un porte-manteau en bois sculpté qui laissa Juliette sans voix. Son père était ébéniste, alors c’était comme une déformation professionnelle, souvent sans y faire attention la jeune femme repérait ce genre de détails auxquels personne ne prêtait attention.

Les candidates furent toutes invitées à se déchausser pour ne pas esquinter le parquet d’origine. Certaines rigolèrent ouvertement, car il faut dire que quelques-unes avaient tout misé sur le look. Mais toutes enlevèrent leurs chaussures docilement malgré des réticences. Une petite brune dans la vingtaine jusqu’alors discrète se fit remarquer quand on vit un trou béant au niveau du gros orteil dans sa chaussette gauche. Elle essayait honteusement de le cacher, mais c’était trop tard.

En arrivant dans le salon principal qui servait de pièce à recevoir, chacune des filles trouva un post-it sur une chaise en bois avec son prénom écrit dessus et elles s’installèrent. Madame Remy n’avait toujours pas dévoilé d’informations cruciales et aucune des candidates ne savait réellement pour quelle raison elles se trouvaient là, assises bêtement, déchaussées, tenant le post-it indiquant leur prénom.

Enfin, Madame Remy prit la parole. Juliette l’a trouvait élégante dans son tailleur bleu clair, sa voix pleine était douce, peut-être un poil autoritaire dans le ton employé, mais la situation l’exigeait, se dit-elle.

« – Mesdemoiselles, bonjour à toutes. Tout d’abord merci de vous être déplacées sans savoir pour quoi. Merci également de ne pas avoir fait de chichis, c’est peut-être bête, mais nous tenons à ne pas abîmer ce parquet.

Excusez-moi par avance pour la tournure que prendra cet entretien, vous comprendrez bientôt pourquoi cela doit se passer ainsi, mais pour l’instant laissez-moi vous poser une question cruciale. Que celles qui pensent que l’amour a un prix lèvent la main. »

Elle s’assit enfin sur un fauteuil en cuir à roulettes et croisa les mains sur ses genoux en attendant le moindre mouvement.

« – Je vous laisse le temps de la réflexion, je veux que votre réponse soit réfléchie et sincère. Vous êtes toutes ici, car vous cherchez un travail, généralement la raison de cet acte est un besoin naturel de pourvoir à vos besoins. Je ne vous demande pas si vous êtes là pour l’argent ou non, je le sais déjà. Je vous demande si selon vous l’amour à un prix. Levez la main celles qui pensent que c’est le cas. »

Elle garda les mains croisées et détaillât les filles une par une, la plupart s’observaient entre elles, sentant un piège, n’osant pas être sincère. Sept levèrent la main, Juliette comprise.

« – Très bien, chacune de vous va expliquer la raison pour laquelle elle pense ainsi sur un carnet personnel que Louis va vous distribuer. Louis ?! »

« – Oui Madame, je les amène. »

Ce qu’il fit. Même celles qui avaient gardé la main baissée, elles furent alors rassurées, il n’y avait pas de piège !

« – Ils sont personnels et vous serviront tout au long de la journée. »

Juliette écrivit son nom sur la page de garde avec le stylo accroché au cahier et tourna la page pour y écrire ses raisons d’avoir levé la main.

« L’amour à un prix selon moi, car je considère que chaque homme et femme possède une faiblesse, une fois exploitée elle ouvre la porte à toutes les césures, l’amour ne diffère en rien d’un autre confort. Il s’achète ou se vend, bien qu’immoral dans les consciences c’est la réalité. L’humain est fondamentalement égoïste. Il est prouvé scientifiquement qu’au cours d’une vie on peut trouver jusqu’à six partenaires avec qui l’on serait complètement compatibles, alors à cette question : est-ce que l’amour a un prix, la réaction attendue n’est pas la réaction habituelle. L’habitude aura mauvaise image, mais elle aura pour mérite d’être entièrement sincère, offrez la chose qu’untel désire le plus au monde en échange d’un cesse l’amour, s’il ne le fait pas aujourd’hui, peu importe le temps qui passe, un jour il le regrettera et l’amour sera alors mort. Il aura donc sacrifié son désir le plus cher pour quelque chose “d’éphémère”. Je crois que l’humain réfléchit ainsi même s’il n’en a pas conscience. La peur du regret peut aussi être un mobile d’acceptation, quoiqu’il en soit l’amour à un prix, et il n’est le même pour personne. »

Patiente, Madame Remy attendait que chacune des filles ait terminé d’écrire avant de reprendre la parole.

« – Si vous me le permettez, je vais vous parler de mon mari. Il est l’homme de ma vie et je l’aime de tout mon cœur. Depuis plusieurs années notre vie est devenue compliquée : terminée l’insouciance des années jeunesse, malgré une complicité en béton armé la vie nous apporte son lot d’épreuves. Il a une pression si grande et notre vie est si rythmée que j’ai conscience de ne pouvoir le satisfaire en tous points. Je lui suis reconnaissante d’une chose, c’est sa fidélité. Il ne fait pas partie de ces hommes qui se noient dans leurs vices, il est un époux fiable et d’une aide constante depuis des années. Je souhaite qu’il soit satisfait entièrement, car il le mérite et cela ne peut se résumer qu’à moi pour plusieurs raisons. Je le connais par cœur, qui de mieux que son âme sœur pour juger si l’une d’entre vous lui conviendrait ? »

C’était une question qui n’attendait aucune réponse, les candidates étaient pour la plupart bouches bées, elle reprit.

« – Vous comprenez donc la raison de votre présence ici, cette place au sein de notre foyer n’est autre que d’apprivoiser mon mari. Oh, je vous rassure, il est tout à fait charmant, ce n’est pas un vieux croulant qui a besoin de payer pour être entouré. Pourquoi le faire alors ? Votre question serait légitime. Je viens de vous le dire, je l’aime plus que toute autre personne au monde, aussi cela va de soi que j’apprécierais qu’il ne se fasse pas avoir ni qu’il ne se trompe dans ses choix futurs, car un jour, bientôt, nous serons séparés. Il est évident toute fois que ce casting et nos échanges resteront à jamais un secret entre nous. Une fois sélectionnée, ce sera à vous de le séduire, de vous faire une place à ses côtés afin de répondre à ses besoins, plus jamais je n’interviendrais. »

Les filles ne bougeaient plus. Juliette songeait à une bonne farce, une caméra cachée peut-être ? Qui aurait pour but de prouver à quel point les gens sont prêts à tout pour un salaire ?

« – Je garderais tout de même un avantage non négligeable en comparaison de toutes les femmes cocues, je vais choisir ma rivale : toutes les blondes peuvent quitter cet entretien. Désolée de vous avoir fait déplacer, je n’avais pas le droit d’inclure ce critère discriminant pour la sélection des candidates. Mesdemoiselles, veuillez suivre Louis jusqu’à l’entrée, au revoir. »

La blondinette vexée par Louis plus tôt ne bougea pas d’un cil. Neuf filles s’étaient déjà levées dont deux n’étaient pas blondes.

« – C’est une blague ? »

« – Je rigole rarement sur ce type de sujet mademoiselle et je peux vous assurer que je fais preuve du plus grand sérieux. Quant à vous… Vous ne désirez pas poursuivre l’entretien ? »

L’une des deux brunes prit la parole : « Non… Évidemment que non ! J’en ai passé des entretiens bizarres, mais celui-là est encore le plus fou… J’hallucine, vous êtes complètement dingo à mon avis, moi je me tire. »

« – Faite comme bon vous semble, chacune d’entre vous est libre de partir si elle juge ma démarche trop cavalière ou malsaine. »

La blondinette se leva, toujours éberluée d’être virée comme une pestiférée et une jeune femme africaine rejoignit le rang du départ. Toutes suivirent Louis hors du salon et quittèrent définitivement la sélection. Juliette les regarda partir en hésitant… Cela ne lui coûtait vraiment rien de patienter encore un peu, elle serait toujours maîtresse de ses décisions et pour l’instant cette madame Remy lui inspirait confiance sans savoir pourquoi, aussi elle resta immobile sur sa chaise et attendit.

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Il se réveilla les yeux bouffis par le chagrin et Amandine était là, assise sur le lit, regardant son époux, les yeux cernés, mais l’âme apaisée. Elle lui avait préparé un petit déjeuner au lit qui l’attendait sur un plateau posé sur la table de chevet. Il posa des yeux de hibou sur sa femme amoureuse et condamnée. Elle ne réalisa pas le tsunami qui se produisit en lui. Sa femme, son épouse chérie, lui avait caché une telle chose, comment était-ce possible ? Est-ce normal de vouloir mourir seul ? On dit que les oiseaux se cachent pour mourir… Quelques humains aussi. Elle enleva son tee-shirt sous lequel elle ne portait pas de soutien-gorge. Elle se pencha au-dessus de lui pour boire une gorgée de jus d’orange dans le verre à côté et ils firent l’amour passionnément ce matin-là.

Tom fit attention, car maintenant il savait sa douleur, il savait le cancer qui rongeait les os de sa femme, il savait la mort qui s’infiltrait en elle, il savait tout ce qui la tiraillait depuis plus d’un an, alors il fit attention, et ce fut un acte passionnel.

Ils décidèrent ensuite de profiter de leurs derniers mois à vivre ensemble, et après un monologue d’Amandine il lui promit qu’il referait sa vie, il promit qu’il ne serait pas malheureux très longtemps, mais qu’il l’aimerait toujours, à la vie, à la mort, à l’amour.

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Elles n’étaient plus que huit en lice. Juliette se demanda si c’était bien nécessaire de continuer ainsi à élaguer le nombre de candidates, pourquoi ne pas bêtement proposer à Mr Remy de choisir lui même puisqu’apparemment tout cela existait dans le seul but de le satisfaire pleinement.

« –  Maintenant que je vous ai face à moi, j’aimerais que l’on continue nos petits tests, si cela ne vous dérange pas. »

Personne ne prit la parole. Qui ne dit mot consent, alors Amandine reprit.

« – J’aimerais maintenant que vous écriviez ce que vous estimez posséder de plus précieux dans votre sac à main. Et que vous vous limitiez à cinq choses. »

Juliette se dit que même si elle était sympa, la dame avait un grain quelque part. Elle ouvrit son carnet et réfléchis un instant avant d’écrire.

« 1-Mon répertoire d’adresses

2— La bague de mariage héritée de mon père

3— Mon cahier où j’écris quotidiennement toutes sortes de réflexions

4— Mon livre

5 — Mon tube de mascara, mais c’est vraiment pour avoir une cinquième chose. »

« – Je poursuis tant que je vous sens concentrées, ensuite je vous parlerais du métier de mon époux. Vous gagnerez ainsi du temps pour la suite. J’aimerais que vous écriviez ce que vous aviez prévu pour cette nuit. Certaines sont venues équipées d’un sac de couchage, d’autres les mains dans les poches, expliquez votre choix. Ensuite ; vous écrirez le nom de votre film préféré, ainsi que le titre de votre livre favori. »

« J’ai pensé d’abord que l’aspect pratique du repos serait pris en charge par les organisateurs, j’ai hésité à venir avec un duvet au cas où rien n’aurait été prévu et j’ai réalisé que ce n’était pas vraiment utile. Certes, c’est mieux d’être équipé, mais il y avait trop d’éléments inconnus à prendre en compte. Ne sachant ni si le poste me conviendrait ni si je resterais jusqu’à la fin de l’entretien, j’ai estimé que je pouvais prendre le risque de passer une nuit sur du dur si cela s’avérait nécessaire. J’ai préféré venir sans affaires superflues, car je déteste être encombrée. »

« Mon film préféré est sûrement Into the wild, ou Fighter in the wind, difficile de choisir vraiment ! Pour le livre, il s’agit de L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon. »

« – Merci pour votre attitude conciliante, mesdemoiselles, j’étudierai vos réponses ce soir après manger, nous allons pouvoir profiter de la soirée pour apprendre à mieux nous connaître désormais. » Déclara Amandine d’une voix douce lorsque Juliette, en dernier, referma son carnet.

Le reste de l’après-midi passa vite et les activités pour la plupart ludiques permirent aux jeunes femmes de se distinguer réellement les unes des autres, cinq filles partirent après le dîner, d’un commun accord avec Amandine. Leur personnalité fougueuse et dispersée ne correspondait pas aux attentes de celle-ci ni aux envies de son mari, pour autant qu’elle le sache. Les cinq plus jeunes partirent ainsi sans vague, les trois dernières à offrirent leur carnet à Amandine furent installée chacune dans une chambre d’amis individuelle et des vêtements leur furent prêtés.

Le lendemain matin Juliette s’attendait à déjeuner en groupe dans la cuisine, mais il n’en fut rien, à son réveil son carnet était posé à son chevet.

Amandine l’avait lu ! S’il était là, c’était peut-être un signe ? Qu’elle pouvait repartir, elle n’était pas prise ? Elle ne sut pas et décida de s’habiller en vitesse sans prêter un soin particulier à sa coiffure. Lorsqu’elle ouvrit la porte de la cuisine, elle vit Tom pour la première fois. Il serrait sa femme dans ses bras en caressant ses cheveux bruns bouclés. Juliette le trouva charmant, même plutôt beau dans son genre, mais elle ne laissa rien paraître sur son visage hormis une gêne calculée. Elle s’apprêtait à refermer la porte et aller chercher Louis, mais Amandine en l’apercevant s’écria joyeusement :

« – Entre Juliette, voyons ! Tom, voici une amie, elle a dormi ici cette nuit. »

L’époux modèle tendit la main à Juliette d’une façon très classe et celle-ci bafouilla quelques mots comme quoi elle était enchantée tout en songeant à la situation légèrement malsaine, mais tout fut éclipsé grâce à cette poignée de main ferme et virile. Amandine fit un clin d’œil à sa nouvelle complice et lorsque son Tom quitta la cuisine quelques minutes plus tard elle regarda Juliette au fond de ses prunelles vertes et lui dit :

« – Il ne me reste que quelques semaines à vivre, j’ai un cancer des os, voilà pourquoi je tenais à faire ça… Tu sembles être une femme extraordinaire, tes réponses m’ont beaucoup touchée hier, je suis certaine qu’il serait heureux avec toi…. À toi de jouer tes cartes maintenant, j’ai déjà contacté mon banquier pour qu’il verse mes avoirs sur tes comptes et… »

Amandine s’arrêta, Juliette pleurait à chaudes larmes comme si on venait de lui annoncer le décès d’un proche. Les deux femmes se serrèrent dans les bras l’une de l’autre comme si elles étaient amies depuis longtemps. Sa sensibilité n’était qu’un point bonus, elle serait parfaite pour Tom, pensa Amandine, à la vie, à la mort, à l’amour.

FIN

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